• Benjamin Limo s'en prend a la Fédération kényane

     

    KENYA, BENJAMIN LIMO, EN GUERRE CONTRE LA FÉDÉRATION ET LE DOPAGE

                             Benjamin Limo s'en prend a la Fédération kényane                            Benjamin Limo, champion du monde du 5000 m et de cross, puis marathonien, et maintenant business man, compte parmi les ex-athlètes très engagés dans l’athlétisme du Kenya. Depuis quelques mois, Benjamin Limo mène la fronde contre la Fédération d’athlétisme du Kenya qu’il accuse d’incompétence, tant sur le plan de la gestion financière que de la lutte anti-dopage.

     

    Vous livrez une forte opposition au Président actuel de la Fédération du Kenya. Pourquoi ?
    – Je pense qu’en tant qu’ancien athlète, j’ai envie de faire quelque chose pour l’athlétisme. J’ai eu une carrière de 13-14 ans sur la piste et le cross, et maintenant retiré depuis 2010. Je suis membre de la Fédération depuis 2011. Je suis également secrétaire pour la Rift Valley. Je travaille aussi pour les athlètes, je les aide s’ils ont besoin comme pour l’entraînement. Quand je suis arrivé avec plein de bonnes idées, les gens ont commencé à s’opposer à moi. Vous travaillez avec des gens qui sont enseignants, business man, et c’est parfois difficile pour que les idées passent. Je dois aussi aborder un autre point. C’est celui de l’origine.

    Les athlètes seulement bons à courir !

    Les Kalenji se répartissent en plusieurs tribus, la plus importante est celle des Nandis. Mais dans cette zone, on ne veut pas d’une personne qui ne soit pas un Nandi. C’est pourquoi il y a des problèmes avec moi. En même temps, je suis un ancien athlète, et on me répond, tu étais seulement bon pour courir, mais tu ne peux pas diriger, passer du côté de l’administration. Je ne suis pas d’accord, nous sommes ceux qui avons sué sur la piste, nous devrions avoir le pouvoir. Ce sont pleins de frustrations qui se sont accumulées. Et on arrive aussi sur le problème du dopage au Kenya. J’ai questionné Que peut-on faire ? Mais on me répond par le silence. Je vois que ces gens-là ne sont pas prêts à travailler, ou alors ils ne veulent travailler que s’il y a de l’argent ! Cela n’est pas crédible. Je n’arrive pas à être présent dans l’athlétisme national alors qu’en parallèle, je suis membre de la commission des athlètes pour l’IAAF. Ce n’est pas crédible pour moi de continuer ainsi. J’ai approché le Président, mais il n’est pas intéressé par mes problèmes. Peut-être parce qu’il n’a pas été un athlète lui-même, il est juste un business man.

    . Quel est le problème le plus important actuellement pour la Fédération du Kenya, est-ce l’argent ou le dopage ?
    – Ces gens cherchent de l’argent dans l’athlétisme. Peut-être que ces gens sont venus seulement pour avoir des fonctions. Et dans le même temps, ce sont ces gens qui prétendent dire aux athlètes qu’il ne faut pas prendre une voie directe pour réussir, que ce serait triché. Nous ne pouvons pas nier que le dopage est là. Il est là.  Mais parce que ces gens n’ont pas de passion pour l’athlétisme, ils prennent les choses sans s’engager. La communauté actuelle compte des gens qui ne sont pas intéressants pour l’athlétisme, ils veulent prendre les raccourcis. Et ce n’est pas ce que nous devons montrer à la nouvelle génération de coureurs.

    . La piste de ce stade d’Eldoret est très belle, mais à part la piste en tartan, il n’y a pas d’équipements. On a le sentiment qu’il n’y a pas d’argent pour l’athlétisme. Comment est-ce possible ?
    – Ce qu’on peut dire est que ce stade a été décidé par Kibaki, l’ancien Président de l’administration locale, après les médailles olympiques de Pékin. Au retour, nous avions eu une cérémonie ici, et il avait promis qu’une piste serait construite. Et le reste des équipements aurait dû être pris en charge par l’administration actuelle, le stade d’échauffement, les gradins. Cela n’a pas été fait. Finalement, dans une ville où vivent des champions du monde, des champions olympiques, des recordmen du monde, on a une simple piste. On pourra pratiquer ici, mais aucun évènement majeur ou international ne pourra avoir lieu dans ce stade.

    L’argent de la Fédération n’est pas utilisé pour les athlètes

    . La Fédération Kenyane bénéficie pourtant de partenariats importants. Où va l’argent ?
    – Nous savons que la Fédération est le problème maintenant. C’est pour cela que nous nous battons pour changer sa direction. Ils ont de gros contrats avec Nike et aussi Safaricom. Ce qui est embarrassant, est aussi que quand j’étais athlète, je n’ai jamais rien reçu de la Fédération. Nous avons la tradition des camps d’entraînement, mais nous n’avons jamais de camps payés par la Fédération. L’argent est là, il devrait être utilisé pour les athlètes. On voit qu’il y a de l’argent, mais il est toujours utilisé en-dehors des athlètes. C’est pour cela que nous avons ces problèmes. Nos ressources devraient être utilisées pour assister les jeunes athlètes qui arrivent. Mais il n’y a rien, et ces gens-là sont en place depuis bien trop longtemps.

    . Et pour le dopage, quelle est la responsabilité selon vous ? La Fédération, les managers, les entraîneurs ?
    – Le dopage est une responsabilité collective. Cela commence avec l’athlète. Je suis un ancien runner, j’ai couru propre. A mon époque, nous avons couru propres, il n’y avait pas de triche. La première chose est que notre fédération n’a pas fait grand-chose. Une autre chose concerne notre agence anti-dopage au Kenya. Nous avons des athlètes au Kenya, nous devons pouvoir les contrôler et traiter ici au Kenya. Actuellement on collecte et on envoie dans un autre pays. On ne sait jamais quand on aura les résultats. Nous menons actuellement du lobbying pour obtenir de notre gouvernement un laboratoire anti-dopage. Spécialement s’il était installé à Eldoret, nous aurions les résultats immédiatement.

    Rosa n’est interdit qu’au Kenya !

    . Etes-vous d’accord avec la décision de votre fédération de suspendre deux managers ?
    – Je ne suis pas d’accord avec la Fédération. S’il est prouvé que ces managers agissent mal au Kenya, si un manager maltraite un athlète, en terme de paiements, de facilités, s’il est prouvé que ce manager est actif dans le dopage, nous acceptons cette décision. Mais en fait je n’accepte pas car nous avons vraiment très peu d’informations. On ne peut pas dire pourquoi on doit bannir ce manager. En même temps, ce manager travaille encore dans les autres fédérations. Alors, je trouve que c’est déloyal pour le Kenya. Rosa est banni de venir au Kenya. Et Rosa a des athlètes du monde entier. Pourquoi n’est-il pas banni par les autres fédérations ???

    . Pensez-vous qu’il y a des preuves qui justifient cette décision ?
    – Non je ne crois pas. Nous ne savons toujours pas ce qui s’est passé. Nous ne savons pas pourquoi ils sont compromis.

    Les produits pour booster et pour faire de l’argent

    . Selon vous, qui est à l’origine du dopage ? Les entraîneurs. Les managers. Les médecins. Les pharmaciens ?
    – Nous avons réalisé que le monde tout entier est un business. Tout le monde veut faire du business. Les athlètes gagnent de l’argent. Et en parallèle, il y a des gens qui arrivent avec ces substances. Ils regardent votre sang, vous disent qu’il est carencé, et ils vous poussent à prendre des produits. Comme les athlètes n’ont pas d’informations, ils ne savent pas que ces produits ne sont pas bons. Ces docteurs leur donnent des produits pour les booster, et pour faire de l’argent. Pareil pour certains coachs. En fait, s’il y a la possibilité de prendre un raccourci, certains le prennent. Le médecin est là. Le coach est là. Le pharmacien est là. Et même plein d’autres personnes, intéressées par l’argent.

    . Etait-ce identique durant votre carrière ou est-ce un nouveau phénomène ?
    – C’est un nouveau phénomène. Nous n’avions pas ce problème avant. A mon époque, nous avions l’habitude de suivre une diététique normale, nous n’utilisions que des choses naturelles. Et il faut aussi parler du WADA. Comment peut-on donner des licences à des vitamines ou à des suppléments qui contiennent des produits dopants ? Cela devrait être régulé par la loi. Et on devrait interdire leur production, pour qu’ils ne soient pas disponibles sur le marché. Aussi, les athlètes devraient arrêter de prendre ces vitamines et autres. Nous, nous courions naturellement.

    Le dopage depuis 5 ans environ

    . A quand remonte ce phénomène du dopage ?
    – Je pense que cela date d’environ 5 ans. Ce n’est pas très ancien. Vous savez aussi, à mesure que le nombre d’athlètes a augmenté, de plus en plus d’athlètes se sont tournés par l’alternative de la course sur route. Je pense que les tricheries ont débuté après les JO de 2008. Cela ne serait jamais arrivé avant. Je ne sais pas pourquoi c’est apparu. Est-ce un problème avec le Wada, avec notre agence anti-dopage ??

    . Comment envisagez-vous votre avenir dans l’athlétisme ?
    – Dans toute organisation, il y a des règles. Dans toute profession, il y a des contraintes. Vous ne pouvez pas être un juriste ou un médecin sans votre diplôme. Pour le leadership de l’athlétisme, laissons le champ libre à ceux qui ont une compétence dans l’athlétisme. Comme on le demande aussi aux entraîneurs, ou aux techniciens. Nous ne pouvons pas travailler avec des gens qui ne comprennent rien à l’athlétisme. Ma position est que tous les membres devraient avoir été athlètes eux-mêmes. Je serai un activiste pour obtenir ce changement !

        Interview réalisée par Odile Baudrier
        Photo : Gilles Bertrand