• Dopage

    Pierre-Jean Vazel, ancien entraîneur des sprinteurs Christine Arron et Ronald Pognon, fait part de son malaise à la suite des révélations de l'ARD et du "Sunday Times". 

    Dopage

    S'appuyant sur des données confidentielles rendues publiques par un énigmatique "donneur d'alerte", la chaîne allemande ARD et le "Sunday Times" annoncent avoir mis à jour un système de dopage généralisé couvert par les instances de l'athlétisme mondial. Des révélations qui laissent perplexe Pierre-Jean Vazel, ancien entraîneur des sprinteurs Christine Arron et Ronald Pognon, amoureux des statistiques, et grand connaisseur de son sport.

    L'Obs - Les données physiologiques de la fédération internationale d'athlétisme (IAAF) sont frappantes. Sur 5.000 athlètes contrôlés entre 2001 et 2012, 800 auraient présenté des données hématologiques atypiques, voire suspectes, sans que cela ne pose davantage question. Comment réagissez-vous, vous et vos athlètes, à ces révélations ? C'est la consternation sur les tartans ?

    Pierre-Jean Vazel - Non pas du tout. On n'en a même pas parlé à l'entraînement. D'abord, cette affaire concerne spécifiquement le fond et le demi-fond, pas l'ensemble de l'athlétisme, comme on a pu l'entendre ou le lire. Et puis, la présentation qui en est faite me met un peu mal à l'aise. On nous explique qu'un tiers des médailles remportées depuis 2002 lors des Jeux ou lors des championnats du monde l'ont été par des sportifs suspects, au vu de leurs données hématologiques. Qu'il y ait du dopage dans l'athlétisme, et du dopage sanguin en particulier dans les épreuves d'endurance, personne ne le nie. Qu'il y ait une proportion importante de profils sanguins atypiques parmi les sportifs de haut niveau, c'est également possible. Mais en tirer comme conclusion que ces 800 sportifs se dopent, et que la fédération internationale a couvert leurs agissements, cela me paraît malhonnête.

    800 profils atypiques sur 5000 athlètes, c'est tout de même une récurrence inquiétante. On peine à imaginer qu'elle ait pu échapper à l'IAAF…

    - Oui, mais il faut faire attention aux mots. Atypique, ce n'est pas suspect. Atypique, vous êtes dans le constat objectif, le domaine médical. Suspect, vous êtes dans le jugement, la morale. Or, le "Sunday Times" est bien sympathique, mais l'IAAF ne peut pas suspendre des athlètes sur la seule foi d'une suspicion. Sauf à se faire débouter ensuite par le Tribunal arbitral dusport (TAS).

    Les données qui ont fuité sont issues du passeport biologique qui a été mis en place en 2011, 10 ans après que l'IAAF a commencé à réaliser des tests sanguins, en sus des tests urinaires. Les données accumulées pendant ces dix années ont permis de déterminer des moyennes statistiques, des coefficients de variance, et donc des seuils au-delà desquels les résultats des tests sont déclarés atypiques, et des enquêtes sont lancées. Mais cela reste des faisceaux d'indices, pas des preuves.

    Pour incriminer un athlète ou demander une aggravation des sanctions quand les fédérations nationales sont jugées trop indulgentes, il faut avoir un dossier ultra-solide. Or, la solidité juridique de la procédure est quand même très limite, en termes de secret médical, de respect de la présomption d'innocence. Enfin, l'IAAF doit faire attention : elle ne peut pas se permettre de condamner un faux positif.

    Le risque est si grand ?

    - Il est réel. Un décathlonien belge a été suspendu il y a deux ans alors qu'il clamait son innocence. Il s'est avéré qu'il souffrait d'un cancer. Et on découvre régulièrement des femmes présentant une production naturelle excessive d'hormones mâles. Aux mondiaux de Daegu (Corée du sud) en 2011, elles étaient 7 pour 1.000 athlètes, soit un taux 140 fois supérieur à celui de la population. La preuve n'ayant pu être faite que leur taux de testostérone élevé avait un impact direct sur leurs performances, ces "hyperandrogynes" ont d'ailleurs été autorisées à concourir par le TAS après que l'IAAF les a dans un premier temps exclues.

    On parle néanmoins d'athlètes avec des déviances rarissimes dans la population : 1/100.000, 1/1.000.000…

    - Le "Sunday Times" cite le cas des coureuses russes lors de la finale mondiale du 1.500m à Helsinki en 2005. Mais elles étaient dopées et ont été confondues par la suite. Pour d'autres athlètes, la variance est plus faible. Et les scientifiques qui ont participé à l'étude disent eux-mêmes que l'on ne saurait tirer de conclusions de leurs travaux sans une enquête fouillée sur la physiologie et les méthodes d'entraînement des sportifs mis en cause. J'ai moi-même un taux d'hématocrite naturel très élevé. Avec un stage en altitude, je serais sûrement au-dessus des seuils dits normaux. Les variations sont très fortes d'un individu à l'autre tant pour les dosages d'hématocrites que pour la testostérone.

    Et l'IAAF, à vos yeux, n'est pas si indulgente que cela...

    - Non, elle bosse correctement avec les moyens qui sont les siens. Les types de l'antidopage sont très présents sur les forums, se créent des faux alias, cherchent à remonter les réseaux, à cibler au mieux leurs contrôles, sachant que les tests aléatoires ne suffisent pas.

    On ne peut pas dire d'ailleurs que la lutte antidopage est restée vaine. Les équipes russes ont été décimées par les suspensions depuis dix ans. Les directeurs et présidents de la fédération ont dû démissionner. Idem au Kenya, autre pays ciblé par les révélations du "Sunday Times". Même en France, où apparemment les passeports biologiques sont plutôt clean, plusieurs affaires ont éclaté dans le demi-fond et les coupables ont été sanctionnés. Ce n'est pas comme s'il ne se passait rien.

    A qui profite alors le crime ?

    - Cette enquête cible le dopage du pauvre, le dopage rustique aisément repérable sur un profil biologique. L'athlète russe qui se shoote avec son mari-entraîneur sur le canapé du salon. Le Kenyan qui va se faire injecter dans un boui-boui, comme on en voit dans le reportage télé de l'ARD. La Russie, les pays de l'Est et les pays africains sont surreprésentés.

    Est-ce à dire que les autres pays ne sont pas concernés par le dopage ? C'est aller un peu vite en besogne. Le "Sunday Times" s'appuie sur son enquête pour donner un blanc-seing à Mo Farah, la star britannique, dont l'entraîneur est aujourd'hui dans la tourmente. Or, l'on sait parfaitement que dans les pays ou les teams à gros budgets, l'injection d'EPO en microdoses permet de mettre en place des protocoles de dopage sans que le passeport biologique n'en garde aucune trace.

    Et le sprint ?

    - Le journal a tenu à nous rassurer: Usain Bolt présente un profil sanguin sans aspérité. Cela prête un peu à sourire, puisque les taux d'hématocrites concernent essentiellement les coureurs de fond, et qu'aux dernières nouvelles Bolt ne compte pas se reconvertir sur 1500m. Du temps de l'affaire Balco, on a bien eu des cas de dopage à l'EPO - développer les capacités aérobie a aussi un effet sur les capacités anaérobie des sprinters. Mais le gros du dopage dans le sprint passe naturellement par les stéroïdes anabolisants, les hormones de croissance et les androgènes, type testostérone, qui relèvent des tests endocriniens et stéroïdiens.

    Et quid de l'état du peloton dans votre discipline ? Sur les 10 meilleurs sprinteurs de l'histoire, seul Usain Bolt n'a pas été rattrapé par la patrouille…

    - Je crois qu'ils sont plutôt trois. Bolt, son compatriote jamaïcain Nesta Carter, et l'Américain Maurice Greene, qui a signé un chèque de 10.000 dollars pour financer les achats de dopants de son groupe d'entraînement, mais explique "avoir payé des choses pour des gens sans leur poser de questions". Plus sérieusement, oui, il y a des doutes sur la probité des performances. Comment ne pas en avoir ? Les transformations physiques de certains sprinteurs sont impressionnantes. On voit apparaître des types avec des musculatures hypertrophiées, des cous de taureaux. Le problème est toujours le même : les contrôles de l'IAAF ne sont pas assez efficaces, les dopés ayant toujours un temps d'avance sur les contrôleurs. Au final, la plupart des coureurs ont été sanctionnés pour des prises assez anodines de stimulants, pas pour du dopage lourd, ou alors il y a eu une enquête policière, des dénonciations comme dans l'affaire Balco.

    La solution passerait par une activité renforcée des autorités judiciaires ?

    - Oui, pourquoi pas, mais déjà faudrait-il que toutes les fédérations s'impliquent pareillement dans la lutte antidopage. Des pays comme l'Espagne, l'Italie ou la Jamaïque ne pratiquent quasiment pas de contrôle en dehors des compétitions, alors que tout le monde sait que les athlètes se dopent à l'entraînement en hiver dans le cadre de protocoles au long cours, et qu'ils stoppent toute prise de produits trois à quatre semaines avant les courses.

    Quand il y a des contrôles – ou des défauts de contrôle, les "no show" - il faut également que l'information ne soit pas escamotée par des agences complaisantes. En 2004, j'entraînais à Athènes sur le même stade que les champions et vice-champions olympiques Konstantinos Kenteris et Ekaterini Thanou. Et à chaque contrôle antidopage, nous nous retrouvions seuls. Les Grecs, eux, avaient disparu. Il a fallu qu'ils se soustraient à un contrôle de l'IAAF juste avant les Jeux en organisant un faux accident de moto pour que le Comité international olympique les contraigne à renoncer à la compétition…

    Propos recueillis par Gurvan Le Guellec  

    http://tempsreel.nouvelobs.com/sport/20150804.OBS3670/athletisme-on-cible-le-dopage-du-pauvre.html