• Par amour...

    Sa folle course du Kenya à la Bosnie, par amour

    Lucia Kimani va participer à ses troisièmes Jeux cet été, elle qui vit dans les Balkans depuis dix ans. Découverte d'une athlète hors du commun.

    storybildL'athlète de 35 ans se sent bien en Bosnie-Herzégovine. (photo: AFP)

    Serbe de Bosnie, lui court depuis une dizaine d'années sur les pentes abruptes des forêts de pins de la montagne de Mrakovica, qui domine la petite ville de Prijedor.

    Footballeuse amatrice, Lucia Kimani a pris part un an plus tôt à son premier marathon, à Nairobi, sur les conseils d'un cousin. «Pour s'amuser»... Une course en altitude, terminée septième. Etudiante en coiffure, cette fille d'une famille paysanne de huit enfants, voit l'opportunité: «J'ai gagné un peu d'argent, c'était très motivant.»

    Le coup de foudre

    Sinisa Marcetic est mordu depuis une course scolaire terminée 4e, qui le motive pour ne plus finir sans médaille. A Salzbourg, il croise des Kényans. «Je rêvais depuis que je courais de m'entraîner avec eux», dit-il. Un propose de les rejoindre pour courir à 6h le lendemain. «Il y avait un groupe devant l'hôtel, j'ai vu Lucia pour la première fois. Je suis tombé amoureux.»

    En 2005, sans un mot de serbe dans ses bagages, Lucia débarque à Prijedor pour épouser Sinisa, son «mari et entraîneur». Au Kenya, «quand je disais que je partais en Bosnie, les gens répondaient: Lucia, tu dois être folle. Comment peux-tu aller dans cet endroit? Ils se font la guerre tout le temps, ils s'entretuent.»

    En Bosnie, des enfants lui demandent pourquoi elle met «autant de maquillage», rit-elle. «Ils me disaient, (...) tu en as partout, sur les jambes, sur les bras (...) ils ont voulu l'enlever. Je leur ai dit: Mais non, ce n'est pas du maquillage, c'est ma couleur!»

    Elle s'habitue à la vie en Bosnie

    Les adultes peuvent être moins innocents: «Parfois, sur mon passage, on me dit Tchamouga», un terme raciste. Mais avec l'aide de Sinisa et de sa famille, elle s'habitue à la vie en Bosnie-Herzégovine et y brille, accumulant les titres nationaux. Elle n'a perdu qu'une course, un 800 m, et détient quatre records, du 10'000 m au marathon.

    Aux Jeux de Pékin, elle termine 42e du marathon en 2 h 35 min, à Londres, elle abandonne. Malgré une interruption provoquée par une grossesse et la naissance de Victoria il y a deux ans et demi, Lucia Kimani a réussi les minimas olympiques. «Quand je cours pour la Bosnie, c'est comme si je courais pour mon pays», assure-t-elle.

    L'argent ne peut être son moteur. L'athlétisme est une discipline confidentielle en Bosnie. Pour en vivre, «il faudrait que je cours plus vite», dit-elle. L'achat tous les deux mois de ses deux paires de chaussures de course est un sacrifice.

    Faute de vraie piste, les séances de fractionné sont souvent organisées sur de vieux escaliers aux marches disjointes menant, au milieu des pins, à la monumentale colonne de béton de Mrakovica commémorant la bataille de Kozara entre partisans de Tito et nazis.

    Ils ont fondé une école de course

    Un décor austère, souvent perdu dans les brumes, où elle est parfois accompagnée des jeunes athlètes de la «Skola trcanja Lucia Kimani» (Ecole de course) fondée avec Sinisa.

    Ils s'occupent de 40 jeunes. «Croates, Serbes et Bosniens», précise instinctivement Sinisa Marcetic. Certains n'ont pas les moyens d'acheter de chaussures de sport. «Même avec peu d'argent, avec peu d'infrastructures, on peut faire quelque chose si on travaille dur», leur dit Lucia.

    Devenue serbophone, même si le casse-tête des déclinaisons la fait encore souffrir, Lucia se considère pleinement bosnienne: «Je ne sais pas pour les autres, mais moi je sais ce que je ressens.»

    Sinisa l'écoute, silencieux. Elle aussi l'a amené au Kenya, dans sa petite ville de Kiserian, près de Nairobi: «Là-bas tout le monde court», raconte-t-il en la regardant: «C'est très beau.»