• Tadesse Abraham: «A Séoul, je suis devenu un marathonien»

    Nouveau recordman suisse du marathon, le Genevois a remis les pieds sur terre. Il fait ses comptes et se raconte.

                             Tadesse Abraham: «A Séoul, je suis devenu un marathonien»                                   Tadesse Abraham prend la pose à Cornavin. Aujourd’hui, il se dit prêt à courir le marathon en 2 h 05’. A un train d’enfer  ! Image: Laurent Guiraud

    Pour Tadesse Abraham, c’était mardi une journée ordinaire, celle d’un papa attentionné et d’un marathonien confirmé, rentré trois semaines plus tôt de Séoul avec un nouveau record de Suisse en poche et le 9e techrono mondial de l’année (2 h 06' 40"). Comme souvent, c’est en tenue de course qu’il a amené son fils Elod à l’école. Puis, comme à son habitude, c’est sur les sentiers des bords du Rhône que le Genevois a effectué son footing matinal. Rien d’extravagant. Une sortie de 16 km, en père peinard. A 15 km/h tout de même…

    «Je reprends cette semaine un entraînement plus intensif. Pas question encore de forcer l’allure, d’accumuler les kilomètres. Chaque chose en son temps…» confie-t-il en grignotant un muffin au chocolat. Le temps est son complice et son souffre-douleur. Il l’amadoue pour mieux, parfois, le brusquer, le dompter.

    Tranquille et trépidante

    Ainsi court la vie de Tadesse Abraham, 33 ans, ancien réfugié érythréen devenu à force d’acharnement le successeur de l’Obwaldien Viktor Röthlin. Elle est tranquille et trépidante, comme un fleuve paisible secoué de rapides. Elle le mènera cet été à Rio. Vers d’autres rivages, vers d’autres rêves. «Je n’irai pas là-bas pour danser la samba», affirme-t-il avec ambition. Ou alors seulement après la course…

    L’an passé, pour marquer d’un sceau symbolique sa citoyenneté genevoise, il avait remporté la Course de l’Escalade! Un peu plus et il se mettait à chanter le Cé qu’è lainô... A Séoul, s’est-il senti plus suisse encore en battant le record national? «Non, pas vraiment, répond-il. Je crois être déjà bien intégré! Ce chrono m’a surtout confirmé que je suis un marathonien.»

    Une mine à ciel ouvert

    Il en avait presque douté. Voilà trois ans – et ses 2 h 07' 45" de Zurich – qu’il avait le sentiment de faire du surplace. Le marathon n’est pas une science exacte. Pour en maîtriser les arcanes, il faut du talent et de l’abnégation, mais pas seulement. En 2014, aux Européens de Zurich, le stress avait saboté les illusions du néo-Suisse, resté fidèle au LC Uster, son club de cœur. Il lui a fallu remettre l’ouvrage sur le métier, redescendre à la mine, là où point la lumière. Car la mine de Tadesse est à ciel ouvert, sur les hauts plateaux qui cernent Addis-Abeba.

    «Là-bas, j’ai trouvé un groupe d’entraînement accueillant et très performant. On s’y donne à fond et on reçoit beaucoup», dit-il, plein de reconnaissance. A côtoyer au quotidien, en toute humilité, des cracks, on se forge un corps et un caractère. C’est ainsi, durant dix semaines, dans l’éloignement et le labeur, que Tadesse Abraham a affûté sa forme et bâti son record. «Quand je suis parti pour Séoul, l’entraîneur du groupe m’a juré que j’avais les 2 h 06’ dans les jambes. Je l’ai cru, mais ce n’est qu’en franchissant la ligne d’arrivée que le rêve est devenu réalité. Je n’avais pas dormi de la nuit, j’avais imaginé tous les scénarios possibles…»

    Aujourd’hui, à vingt semaines du marathon olympique, quelles pensées bercent ses nuits? «Elles n’ont pas changé, je veux toujours faire mon meilleur.» 

    Du chocolat suisse, évidemment! 

    Le chocolat, c’est un peu votre péché mignon?

    Non, c’est ma gourmandise préférée. Je le mange au goûter, après mon entraînement de l’après-midi. Quand je pars en Ethiopie, je fais mes provisions de voyage. Du chocolat suisse, évidemment. En fait, je mange ce que je veux mais sans excès. Quand on court 200 km par semaine, on ne risque pas de prendre du poids. C’est un très bon régime!

    Vous courez sans technologie embarquée. Pas de montre au poignet, pas de cardio autour du torse. L’instinct suffit-il?

    Quand on vient comme moi de rien, trop de technologie peut être déstabilisant. Je préfère me fier à mes sensations, à l’écoute de mon corps. A Séoul, le groupe de tête n’a pas toujours couru sur un rythme régulier, autour de 3 minutes au kilomètre. Parfois, on a tourné en 2’?45’’. Ce sont mes jambes qui me l’ont dit et le lièvre qui me l’a confirmé! Tous les cinq kilomètres, il y avait un chrono. J’ai fait mes comptes, je suis très bon en calcul mental.

    Votre entourage se limite à quelques personnes. Un choix ou une nécessité?

    Je n’ai pas besoin d’être trop entouré. Urs Zenger, l’entraîneur de mes débuts à Uster, me suit toujours à distance. Il est de très bon conseil. A Genève, Daniel Jaquenoud me masse une ou deux fois par semaine. Je ne roule pas sur l’or, je dois veiller à limiter mes dépenses. Depuis 2013, j’ai un manager qui gère mes contrats de sponsoring et mes programmes de course. Avec lui, je décide si je cours pour gagner de l’argent ou pour faire un chrono!

    A Séoul, vous avez fait les deux!

    Je n’avais pas de prime d’engagement mais ma 4e place m’a valu un chèque de 10 000 dollars. Si j’avais couru trente secondes de mieux, j’aurais gagné le double!

    Dix semaines de stage de préparation en Ethiopie, c’est aussi dix semaines de séparation avec votre famille. N’est-ce pas dur à vivre?

    Pour supporter une telle situation, il faut de la compréhension et de l’acceptation mutuelles. Quand j’ai vu mon chrono à l’arrivée, j’ai tout de suite remercié en pensée ma femme et mon fils pour les sacrifices qu’ils acceptent de faire. Et je me suis dit: «Je n’ai pas fait tout ça pour rien.» Mais c’est sûr, athlète pro n’est pas un bon métier quand on a un garçon de 5 ans. Heureusement, Elod est intelligent. On lui explique, il comprend ce qui se passe. Il est surtout fier que son papa. Il dit à l’école que c’est le meilleur coureur de Suisse!

    Le monde de l’athlétisme est miné par les affaires de dopage. En Ethiopie, avez-vous reçu la visite d’un contrôleur?

    L’an passé, oui, mais pas cette fois! Ils ont pourtant mon programme de localisation. Depuis mon record, j’ai déjà été testé à deux reprises, la première fois à Séoul et récemment chez moi, de façon inopinée. De toute manière, je n’ai rien à cacher, j’ai la conscience tranquille. Si je devais céder au dopage, je casserai tout, ma passion, ma vie.

    Vous faites partie du Team Genève et vous bénéficiez de son programme de soutien olympique. C’est important?

    Oui, infiniment. Cette aide me paie un camp d’entraînement, mais elle est bien plus précieuse encore sur le plan humain. Elle renforce mon appartenance genevoise. Je sens qu’on croit en moi et cela me donne encore plus de confiance et de motivation.
    P.B. (TDG)